La G@zette Nucléaire sur le Net!
N°20
De l'E.A.U. ...

    Et pour commencer, soyons beau joueur et citons un article publié en Mars 1977 dans le Sundy Times et traduit gentiment par la Revue Générale du Nucléaire (la Gazette des pronucléaires en quelque sorte!) (numéro 3, mai-juin 1977):

Le développement technologique en question:
un produit capable de tuer des millions de personnes?

     Tout produit industriel est-il dangereux pour la vie de l'humanité? Doit-on systématiquement s'opposer à tout développement technologique nouveau? Excédé de se trouver toujours en butte à des allégations aussi fracassantes que tendancieuses, M. Norman Mischler, Directeur de la branche britannique de Hoechst (grand groupe allemand de l'industrie chimique) a décidé de répliquer. Dans un texte publié à la fin du mois de mars par le Sunday Times, il dénonce les «menées dangereuses» de la R.I.C.* (rivale de Hoechst) en ces termes: 
     «Dans la gamme de ses produits pour la lutte contre l'incendie, la R.I.C. annonce la découverte d'un nouvel agent. Cet «Extincteur Absolu Universel» (E.A.U.) s'ajoute, plutôt qu'il ne les remplace, aux agents existants tel que les extincteurs pulvérulents et le BCF (bromo-chlora-fluoré) utilisés depuis des temps immémoriaux. Le nouvel agent est particulièrement bien adapté aux incendies d'immeubles, de dépôts de bois de charpente et d'entrepôts. De grandes quantités sont nécessaires, mais la production est peu coûteuse et on prévoit d'en stocker, prêts à l'emploi, plusieurs milliers de mètres cubes dans les régions urbaines et au voisinage d'autres installations à haut risque. Le BCF et la poudre sont en général stockés sous pression, tandis que l'E.A.U. sera accumulé dans des bassins et des réservoirs à ciel ouvert, et acheminé sur les lieux du sinistre par des tuyaux et des pompes portatives. 
     Les nouvelles propositions de R.I.C. se heurtent déjà à une forte opposition des groupes de protection et de défense de l'environnement. Le Professeur Connie Barrinner a fait remarquer que toute personne maintenant sa tête dans un seau d'E.A.U. mourrait en trois minutes. Chaque réservoir prévu par la R.I.C. contiendrait assez d'E.A.U. pour emplir 100.000 seaux de dix litres. Chaque seau pouvant être utilisé cent fois, il y aurait assez d'E.A.U. dans un seul réservoir pour tuer toute la population du Royaume-Uni. Le Professeur Barrinner déclare que de tels risques ne devraient pas être autorisés, quels que soient les avantages. Si l'E.A.U. échappait à tout contrôle, les catastrophes de Flixborough ou de Seveso, par comparaison, s'estomperaient dans l'insignifiance. A quoi pourrait servir un extincteur d'incendie capable de tuer les hommes aussi bien que le feu?
suite:
     Le porte-parole d'une administration locale a dit qu'il s'opposerait fortement à l'autorisation de tout projet de construction d'un réservoir d'E.A.U. dans sa région, tant que ne seraient pas prises les précautions les plus rigoureuses. Des bassins à ciel ouvert seraient certainement inacceptables. Comment empêcher que les gens n'y tombent ou que leur contenu ne s'échappe? A tout le moins, l'E.A.U. devrait être placé dans des récipients d'acier, résistant à la pression, et entourés d'un mur de béton étanche. 
     Un porte-parole des brigades de pompiers a dit qu'il ne voyait pas l'utilité d'un agent nouveau. Les extincteurs en poudre et le BCF pourraient venir à bout de la plupart des incendies. Le nouvel agent ferait courir des risques supérieurs à tout avantage possible, spécialement aux pompiers. Saurions-nous comment se comporterait ce nouveau produit s'il était exposé à une chaleur intense? On a dit que l'E.A.U. était l'un des constituants de la bière. Cela signifierait-il que les pompiers seraient intoxiqués par les vapeurs? 
     Les Amis du Monde ont dit qu'ayant obtenu un échantillon d'E.A.U, ils ont trouvé qu'il provoquait le rétrécissement de certains vêtements. S'il en est ainsi du coton, qu'en serait-il des hommes? 
     Lors d'une séance à la Chambre des Communes, on a demandé au Secrétaire d'Etat à l'Intérieur s'il interdirait la fabrication et le stockage de ce nouvel agent de mort. Celui-ci répondit qu'en face de ce grand danger évident, les autorités locales devraient prendre conseil du Ministère de la Santé Publique avant de donner l'autorisation d'entreprendre quoi que ce soit. Une enquête complète serait nécessaire et un rapport devrait être demandé au Conseil Supérieur d'Hygiène et au Service des Etablissements Classés.» 
• Réunion des Industries Chimiques. 
 p.2

     Nous nous interrogeons pour savoir si le Médecin Principal de Réserve Marcel MAILLOUX, chef de laboratoire à l'Institut Pasteur, voulait lui aussi faire de l'humour lorsqu'il écrit dans le «Médecin de Réserve» les phrases suivantes:
     «Le terme d'arme biologique, plus vaste que celui d'arme bactériologique, s'applique à tout agent de destruction d'origine cellulaire, destiné à supprimer la vie, qu'elle soit humaine, animale ou végétale. 
     Cette définition, très générale, permet de ranger dans le groupe des agents d'agression, non seulement les bactéries pathogènes, mais encore les toxines, les virus, les moisissures, et enfin certaines hormones ou auxines. 
Caractéristiques d'un agent biologique 
     Les agents pathogènes sélectionnés en vue de la préparation d'une guerre biologique doivent remplir certaines conditions, qualités et garanties. Leur préparation sur une grande échelle peut alors être envisagée. Ces qualités indispensables peuvent être groupées en quelques rubriques.
     L'agent pathogène est choisi parmi un large éventail de germes. Des micro-organismes provoquant une incapacité grave, une maladie chronique ou encore une maladie à fort pourcentage de mortalité peuvent être retenues: certaines formes mutantes, telles des souches antibio-résistantes, peuvent être créées. L'agent pathogène doit avoir: 
     - Potentiel de contagiosité élevé, provoquant une dissémination en chaîne.
     - Degré de haute infectiosité et pouvoir pathogène suffisant pour provoquer une morbidité ou une mortalité massive. 
     - Résistance aux divers facteurs, physiques, chimiques et biologiques. 
     - Plusieurs voies de pénétration dans l'organisme doivent pouvoir être utilisées avec succès. 
     - Détection et identification aléatoires. 
     - Moyens de protection ingorés par la victime ou inutilisés dans la pratique courante. 
     Le degré de sensibilité de la population choisie comme cible est un facteur important dans le choix des agents biologiques: 
     - L'agresseur utilisera un micro-organisme pour lequel l'immunité naturelle ou acquise de la population visée sera faible. 
     - Apparition quasi immédiate des effets (toxines), ou manifestations décelables après une période de latence. 
     - L'agent pathogène doit pouvoir être contrôlé par l'agresseur. 
     - Le produit considéré doit pouvoir être fabriqué industriellement et économiquement. 
     Les agents biologiques sont classés de façon arbitraire en agents létaux et en agents incapacitants. Les premiers provoquent des maladies mortelles dans 
10% des cas au minimum. Les seconds ne seraient pas mortels pour les adultes en bonne santé. 
     Un agent biologique peut être défini ainsi: Agent microbiologique hautement infectieux, pouvant être dispersé par aérosol, capable de produire une maladie incapacitante, de durée convenable, dans la majeure partie de la population choisie comme cible, et pendant un temps très court.» 
     Intéressant n'est-ce pas? 
     Plus loin, nous trouvons une analyse des «possibilités d'exploitation»:
     «Les conditions exigées réunies, l'emploi de cette arme est bien différent de celui des armes dites classiques. Tout objectif est en principe caractérisé par sa distance et sa nature. 
     a) L'objectif assigné à l'arme biologique sera dans la mesure du possible éloigné du théâtre d'opération. 
     b) Les stocks de denrées alimentaires, les réservoirs d'eau rencontrés dans les grandes villes, les produits pharmaceutiques, les cultures maraîchères, les pâturages, les étangs, seront les objectifs de choix réservés à l'arme biologique.
suite:
     Son emploi paraît indiqué contre des groupes isolés: État-major, ville en état de siège, grand centre urbain, navires, troupes en campagne, point d'embarquement. L'efficacité de l'arme biologique sera fonction de l'effet de surprise, "absence d'immunité des milieux contaminés; elle sera fonction également de la virulence des produits, de leur potentiel de destruction sous très faible volume, du nombre de foyers ensemencés, enfin des complexes optima créés par la Nature en dehors de toute intervention humaine
     Enfin, examinons les avantages et les inconvénients: 
     «Avantages et inconvénients comparés de l'arme biologique 
     Contre l'utilisation de l'arme biologique. Peu de conditions d'efficacité sont réunies; il y a les insuffisances techniques de cette arme, et, de plus, la limitation du nombre des agents de contamination. Il existe par ailleurs des moyens de protection simples et efficaces, mettant à l'abri des contaminations par voie digestive: ébullition des eaux et cuisson des aliments. Si les agents biologiques sont faciles à produire, des systèmes d'acheminement jusqu'au but seraient nécessaires. Le transport des agents contaminants par projectiles appelle de grandes réserves, dues à l'action de la chaleur, à l'action toxique des gaz (pression), etc., à l'action de la lumière et des ultra-violets. 
     D'autres difficultés sont soulevées par les facteurs météorologiques: 
     - Absence de rapidité d'évolution de l'épidémie au début. 
     - Impossibilité de prévoir les effets directs: certains agents (charbon, cocci-dioïdomycose) pourraient persister sous forme de spores résistantes que les vents, à la longue, transporteraient à de très grandes distances. 
     - Impossibilité de prévoir certains effets secondaires: risque de contagion et d'épidémies. 
     L'agresseur ne doit pas négliger le danger du choc en retour consécutif à une épidémie déclenchée sur son ordre - ce choc en retour peut être l'œuvre des prisonniers; il peut aussi être le fait d'une avance en pays contaminé. 
     Enfin, il existe des lois internationales, des conventions prises sur le plan international en vue de condamner la guerre biologique. 
     L'absence de résultats «bien définis dans l'espace et le temps», les craintes justifiées d'obtenir des effets différents, non comparables, exomiquent (???) à eux seuls, en dehors de tout autres considérations, les réserves formulées à l'égard de la nouvelle arme. 
     Quels sont les facteurs en faveur d'une guerre biologique? Ces facteurs apparaissent de deux ordres: l'économie de fabrication et l'effet redoutable produit par la démoralisation:
     1. La fabrication de produits biologiques agressifs exige peu de dépenses tant en matériel que personnel et locaux. 
     2. Le pouvoir de destruction considérable constitue à lui seu1 un facteur d'économie. 
     L'arme biologique peut être une arme clandestine, dans l'éventualité d'un désarmement général contrôlé. Son intérêt, pour tout pays pauvre, ne pouvant pas se payer le luxe de la bombe à hydrogène, n'est pas négligeable. Une attaque au moyen d'un agent biologique labile pourrait affecter des superficies de 1 km2 à plus de 20 km2, selon l'agent utilisé, et faire des dizaines ou des centaines de milliers de victimes, ainsi que de nombreux milliers de morts. 
     Une notion de sabotage ou une attaque ouverte qui provoqueraient la propagation secondaire d'épidémies de fièvre jaune, de peste pulmonaire, de variole ou de grippe, pourrait, dans certaines conditions, se solder en fin de compte par de nombreux millions de malades et de morts.» 

     Après cette entrée en matière qui nous a un peu éloignés du domaine de l'énergie, revenons à notre sujet favori, non sans avoir admiré l'extraordinaire hauteur de vue technocratique du second texte: tout y est, faisabilité technique; avantages économiques, marché, etc. 

p.3

     Et pour nous mettre en appétit, intéressons-nous aux prévisions de consommation d'énergie. Dans un document récent remis au personnel d'un Centre de Distribution d'EDF, on peut lire:«Le présent 
     La consommation d'énergie primaire de la France en 1974 s'est élevée à 265 MTEC qui se répartissent comme indiqué dans le tableau. La consommation globale est couverte à concurrence de 24% par la production nationale, chiffre qui souligne notre dépendance énergétique. 
     Circonstance aggravante, nous avons un profil énergétique relativement bas comparativement aux autres pays développés, puisque nous consommons 5 TEC/ habitant, alors que la R.F.A. en consomme 6,5, l'U.R.S.S. 5,8 et les U.S.A. 13.» 
     Vous avez bien compris que cela ne peut plus durer et qu'il nous faut consommer comme il apparaît dans la suite du texte: 

«Le futur 
     Pour la France, l'extrapolation du passé, c'est-à-dire la poursuite d'une croissance économique soutenue (+ 5,7% par an) jusqu'en 1985, puis 5,2% par an jusqu'en l'an 2000, avec une évolution parallèle de la demande d'énergie, conduit aux paliers suivants: 
     - 1985: 510 MTEC (9 TEC/hab.) 
     - 2000: 1.090 MTEC (15 TEC/hab.). 
     Ces consommations traduisent une hypertrophie du secteur domestique + tertiaire + agricole, dont la part dans la consommation globale du pays passe à 70%.» 

Mais heureusement il n'est pas question d'extrapoler aussi simplement: 

     «Le bon sens et la crise de la balance des paiments aidant[2], ces objectifs très optimistes avaient été ramenés dans l'hypothèse initiale du 7ème plan à 395 MTEC en 1985 et 650 en 2000. 
     Enfin, lors de la réunion du dernier Conseil de Planification, les objectifs suivants ont été fixés: 
     - croissance modérée de l'économie + 4,5%/an, 
     - croissance de la demande d'énergie + 2,7%/an, 
     ce qui donne les paliers suivants: 
     - 1985: 360 MTEC (6 TEC par hab.) 
     - 2000: 600 MTEC (8,5 TEC par hab.) 
     Notons qu'en l'an 2000 la consommation d'énergie par tête d'habitant sera nettement inférieure à celle des U.S.A. actuellement (13 TEC/habitant)

     Les auteurs de ce texte sont très méchants avec leur Directeur. M. Boiteux, celui-ci en effet, à les croire, ne devait pas avoir tout son bon sens lorsqu'il déclarait, le 20 mars 1974, devant la Commisson Temporaire de l'Énergie du Conseil économique et social: 

     «Pour prendre des années rondes, en 1970, la France a consommé sous des formes diverses 225 millions de tonnes d'équivalent charbon. On peut faire le pronostic qu'en l'an 2000, elle en consommera 700 en ordre de grandeur. 700, c'est 70 millions de Français que multiplient 10 tonnes par tête. L'équivalent charbon de 10 tonnes par tête, cela peut paraître beaucoup. Il faut quand même noter que l'Américain moyen en consomme déjà 12. Il ne paraît pas démesuré de prévoir que le Français moyen, en l'an 2000, consommera moins d'énergie que l'Américain moyen n'en consomme aujourd'hui. D'autant que, quand on pense à l'Américain moyen, c'est à une moyenne de noirs et de blancs, avec des degrés de standing et de niveau de vie très divers[3]

     Mais parlons un peu des problèmes techniques. Comme chacun sait, il n'y a que les mauvaises langues dont nous sommes pour élever quelques doutes. Cependant...

suite:
«Perte de l'instrumentation non nucléaire 
     Au cours du remplacement d'une ampoule grillée dans un bouton-interrupteur sur la console de commande, la chute par inadvertance d'une ampoule dans une cavité ouverte a créé un court-circuit dans les jeux de barre de l'instrumentation non nucléaire en courant continu 24 V. L' action des systèmes de protection des alimentations en courant continu a entraîné l'envoi à la salle de commande et au système de commande intégré des signaux erronés pour la pression, la température, le débit, etc. Pour maîtriser ces fausses données, le débit de l'eau alimentaire a été amené à zéro, entraînant une augmentation de la pression du circuit primaire jusqu'au déclenchement du réacteur. Au cours des manœuvres de maîtrise du réacteur, sans instrumentation non nucléaire, la température du circuit primaire a chuté jusqu'à 139° C

     Ah ces ampoules qui glissent des doigts!... (incident survenu à la Centrale BWR - 916 MWe de Rancho Seco ). 

     En ce qui concerne les déchets, rassurons-nous, voici quatre informations qui, pensons-nous, devraient apaiser les craintes des hésitants: 

     «Là, j'en viens à des vues futuristes. 
     Un jour, un éminent savant (il n'y a pas de raison de se méfier des savants, lorsqu'ils opèrent dans leur spécialité), qui semblait très compétent en la matière, m'a dit qu'il y avait à terme une solution: le jour où l'on aura du neutron gratuit, on pourra casser les molécules des transuraniens (ces produits à longue durée de vie sont, dans le tableau de Mendeleiev, des produits très lourds, qui n'existent plus parce qu'ils se sont décomposés depuis que le monde existe)[4], les casser en deux et obtenir des produits qui se situent vers le milieu du tableau de Mendeleiev et sont rarement radioactifs. Le jour où l'on saura casser les molécules très radioactives pour en faire des molécules qui le sont peu, on aura résolu le problème. Mais pour cela, il faut avoir du neutron gratuit et, pour en avoir, il faut avoir maîtrisé la fusion nucléaire. Ça, c'est pour dans 30 à 50 ans. Mais ma conscience d'électricien qui me voit obligé de créer ces déchets est rassurée quand on me dit que ces produits désagréables, on va pouvoir les reprendre un jour et les rendre inoffensifs. Je me sens beaucoup plus à mon aise, car que cela prenne 20 ans, 50 ans, ou même un siècle, peu m'importe si vraiment il y a un jour la possibilité de transformer cet héritage radioactif que nous allons laisser aux générations suivantes en une matière neutre.» 

     M. Boiteux devant la Commission
de l'Énergie du Conseil Économique et social (1974) (déjà cité). 
«IRAN 
Le Chah propose ses déserts 
     Le Chah d'Iran envisage de mettre à la disposition de la communauté internationale des centres de stockage de déchets radioactifs qui seraient implantés dans les zones désertiques du pays. C'est ce qu'il a indiqué dans un entretien accordé au mois de mai à un hebodmadaire allemand. L'offre iranienne serait valable «s'il y a une collaboration internationale en la matière» mais elle pourrait également être proposée «sur une base bilatérale».» 
(Revue Générale du Nucléaire Mai-Juin 1977) 
     Et après cela on se plaindrait de ce hrave homme qui, avec la générosité qu'on lui connait, veut aider les autres à stocker leurs déchets. 

2. Notez bien cette phrase. 
3. Cette phrase nous plaît beaucoup. 
4. Il semble, sur ces deux points, que M. Boiteux ferait bien de rencontrer des astrophysiciens et des physiciens compétents!... En particulier, il nous faut lui dire que les transuraniens ne sont jamais formés dans l'univers!...
p.4

     Quant aux Suédois, après avoir fait retraiter leurs combustibles à l'étranger (devinez où?), ils pensent avoir trouvé une solution et ont publié un rapport intéressant. Qu'on en juge: 
     «Le rapport prévoit que les déchets provenant du retraitement à l'étranger seront retournés à la Suède au plus tôt en 1990. Ils seraient alors stockés sous forme vitrifiée et enfermés dans des cylindres d'acier au chrome-nickel pendant une durée de trente ans dans des installations temporaires où ils demeureraient sous surveillance. Chaque container aurait un diamètre de 40 centimètres sur un mètre et demi de long et renfermerait les déchets d'une tonne de combustible usé, c'est·à-dire, selon le rapport, que pour emmagasiner le combustible utilisé par 13 réacteurs pendant trois décennies, il faudrait au total 9.000 containers. Le transfert au stockage définitif prendrait place en 2020 au plus tôt. Le site serait une formation critalline à la profondeur de 500 mètres. Les containers seraient encapsulés dans une couche de plomb de 100 millimètres d'épaisseur, recouverte elle-même de 6 millimètres de titane, puis enveloppés de sable quartzeux et de bentonite. Leur durée de vie serait ainsi de 500 à 1000 ans au minimum
(Enerpress, n°1985 janvier 1978) 
     Vous voyez, c'est simple. 
     On se demande un peu pourquoi ces gens sont si compliqués, ils feraient mieux de s'adresser à M. Louis Leprince-Ringuet qui. dans un article, le 27 juin 1978, déclarait dans Ouest-France:
     «Supposez que j'aie un cube solide d'uranium ou d'un quelconque déchet sur mon bureau, je sais bien quels sont les rayonnements émis: les alpha qui sont arrêtés par une feuille de papier, les bêta par quelques millimètres de métal, le gamma par deux ou trois centimètres de plomb ou un peu de béton. Donc je peux très bien avoir un cube de déchets sur mon bureau[5]; il rayonnera, mais avec un peu de plomb ou un coffre en béton, étanche ou non, tout le rayonnement sera arrêté. 
     Ainsi, il faut empêcher le déchet de se dissoudre ou de se volatiliser. 
     Au début de l'ère nucléaire, on doit avouer qu'on ne prenait guère de précautions. Certains pays les jetaient à la mer ou les enterraient dans des abris protégés. Encore maintenant, on conserve ceux qui ont une vie brève, ou qui sont peu radioactifs, dans des récipients placés dans des endroits surveillés, la même attitude s'est retrouvée au démarrage de toutes les techniques: les précautions viennent après, lorsque l'industrie s'étend et qu'elle exige une sécurité accrue. On l'a vu avec les applications des rayons X, avec les autos, les chemins de fer, les avions. 
     Voici précisément que le nucléaire s'étend dans le monde. Alors on a cherché et on a trouvé une solution d'avenir pour les déchets. La voici: on les transformera en verre ou en céramique, Du verre qui sera bien entendu radioactif puisqu'il est fait avec les produits de fission à vie longue enrobés dans une pâte à verre. Après solidification, on aura des blocs de ce verre qui ne pourront pas se dissoudre dans l'eau et ne pourront pas non plus se volatiliser ou se transformer en vapeur ou en fines particules. 
     Si le bloc de verre se casse, on aura plusieurs morceaux au lieu d'un; cela ne changera rien car il n'y aura pas de dégagement gazeux. Ces pavés, une fois fabriqués, auront besoin d'être refroidis, au début en tout cas, tant que la radioactivité sera encore importante, Après quoi on pourra les mettre à l'abri, en cave, sans risques, sous une petite protection de béton

     L'information. Ah! L'information dont parlait M. Tubiana (voir éditorial). Alors là, dans ce domaine, on atteint le sublime!
     Citons tout d'abord M. Giraud, actuel Ministre de l"Industrie:

     «Question: les discussions, les controverses ont été particulièrement nourries au cours de ces trois derniers mois. Mais on ne peut pas dire que la voix du C.E.A. se soit beaucoup faite entendre dans ce concert. Cette réserve résulte-t-elle d'une attitude délibérée? Allez-vous vous engager davantage dans le débat? 

suite:
André Giraud - Effectivement, on n'a pas beaucoup entendu dans ce concert - je dirais plutôt dans cette cacophonie - la voix du C.E.A. Je vous ferai quand même observer que les représentants du Commissariat participent à une quantité assez considérable de débats organisés un peu partout mais je reconnais que nous avons mis peu d'enthousiasme à nous mêler à ce que j'appellerai la "polémique" nucléaire et que je distinguerai de "1'information"  nucléaire. 
     Dans ce dernier cas, la discussion est organisée de telle sorte qu'elle puisse se dérouler dans des conditions normales et être effectivement compréhensible par l'auditoire. Nous sommes tout à fait d'accord pour participer à de telles confrontations et nous le faisons. Le débat «polémique» - particulièrement prisé, d'ailleurs, par les contestataires - est bien différent. Il consiste en une sorte de match se déroulant selon des règles mal définies devant un public qui a bien du mal à faire la part des choses: l'opposant formulera une question sur un sujet technique de haut niveau auquel le public ne comprend rien.
     L'expert sera bien entendu obligé de répondre sinon il donnera l'impression que la question l'embarrasse. Il répondra dans un langage naturellement tout aussi incompréhensible pour le public que celui de la question. Mais étant donné sa qualité de spécialiste, de scientifique, il ne pourra pas se permettre ce ton catégorique et ces affirmations péremptoires qui font bon marché des éventuelles nuances ou incertitudes qui peuvent subsister. Ainsi l'expert sera-t-il perçu par le public comme moins assuré, moins catégorique que son interlocuteur. Et finalement l'impression générale qui se dégagera de semblables confrontations c'est que tout cela n'est pas bien clair, qu'il y a du pour et du contre, que le problème doit être fort compliqué, fort embarrassant et mal résolu.
     Je n'appelle pas cela l'information mais de la polémique et crois que si le C.E.A. s'était engagé sans restriction dans ce genre de débat il aurait fortement diminué les chances d'une formation et une information nucléaires convenables puissent un jour être mises en œuvre. Nous ne voulons pas compromettre l'autorité et la crédibilité du Commissariat dans des confrontations confuses, ce qui nous empêcherait d'apparaître, le moment venu, comme un organisme ayant pour souci la bonne information du public et s'attachant à ne développer qu'une argumentation exacte et vérifiée
(Revue générale du Nucléaire juillet·août·septembre 1977)
     Si vous vous figurez que l'on a à expliquer nos choix!...
     C'est cette logique qui explique sans doute la lettre que le GSIEN (l'éditeur de la Gazette) a reçu du Maire d'Orsay: 
     «Monsieur, 
     Ayant été saisis le mois dernier par le Directeur du CEN Saclay d'une demande de présentation à Orsay de l'exposition intitulée "Les Applications Civiles de 1'Énergie Nucléaire", nous vous avions contacté pour vous demander de présenter également le point de vue du GSIEN à cette occasion et nous en avons informé le Directeur du CEN Saclay. 
     Ce dernier vient de nous faire savoir qu'il lui était impossible d'accepter la présence simultanée, même en un lieu différent, d'une autre exposition "polémiquant" sur ce problème. 
     Dans ces conditions, la municipalité d'Orsay a donc refusé d'accueillir l'exposition du CEA et par conséquent la proposition que nous vous avions faite devient sans objet. 
     Je regrette que l'attitude intransigeante du CEA nous ait obligés à cette annulation et je vous prie de croire, Monsieur, à l'expression de mes sentiments distingués
LeMaire

5. Si vous voulez des presses papiers originaux...
p.5

     M. Giraud, nouveau Ministre de l'Industrie, paraît ainsi assez d'accord le avec le patronat européen; qu'on en juge:

«Le patronat de la Communauté s'oppose à une information nucléaire systématique 
     Alors que se terminaient hier en début d'après-midi, sur un discours de M. Guido Brunner, les trois journées d'information nucléaire en forme de hearing à l'américaine organisées à Bruxelles par la Communauté, on apprenait que l'une des associations patronales d'industriels des Neuf, l'UNICE venait de prendre position de façon particulièrement mesurée, sinon tout à fait négative, sur la question de l'information des opinions publiques en matière nucléaire.
     Cette prise de position est incluse, selon l'Agence Europe, dans un «avis» sur ce qu'on est convenu d'appeler à Bruxelles le tryptique nucléaire retraitement - surgénération - déchets. L'avis a été transmis par la Commission au Conseil, c'est-à-dire par l'exécutif technique à l'exécutif politique de la Communauté. L'Union des industries de la Communauté, l'UNICE, y considère en effet qu'il n'est pas évident qu'il soit souhaitable de mettre systématiquement le public au courant du détail de toutes les phases de la recherche et du développement en matière de déchets nucléaires, ainsi que le propose la Commission. 
     Cette opinion du patronat communautaire, du moins de celui qui est organisé en groupe de pression officiel, vient à l'appui d'une réaffirmation assez curieuse de son engagment antérieur en faveur de l'énergie nucléaire (cf. Enerpresse n° 1935). A côté d'une analyse économique appuyée sur la pénurie prévisible à terme de pétrole, l'intérêt du charbon et celui de l'énergie nucléaire, le document de l'UNICE insiste à chaque stade de son approche sur la prise en compte des facteurs politiques inhérents aux choix nucléaires, facteurs analysés tacitement sous le seul angle de la contestation
     L'UNICE, qui parallèlement à son «avis» peaufine son raisonnement économique à l'horizon 1980 par une projection sur 1985, souligne l'intérêt pour la communauté de mener une étude approfondie sur l'implantation conjointe d'usines de retraitement et de fabrication de combustible nucléaire. Elle voudrait voir réaliser au plus vite une seconde centrale surgénératrice de puissance, genre Hyper-Phénix apparemment, et milite pour la réalisation d'un réseau communautaire de sites de stockage de déchets. Il faut se hâter dans tous ces domaines pour éviter les remous politiques, dit en substance l'association patronale.» 

(Enerpresse n° 1962. 2.12.77)
:
     Mais enfin, il faut bien faire un peu de relations publiques, ne serait-ce que pour obtenir les capitaux nécessaires, ainsi que le déclare M. Hanssens, Président exécutif du Comité des Relations Publiques de l'Union Internationale des Producteurs et Distributeurs d'Énergie Electrique à leur congrès de Vienne. (23-26 mai 1976): 
     ...«Ce n'est pas aux responsables des Relations Publiques qu'il appartient de veiller à la sécurité des approvisionnements de nos entreprises en combustibles, et je n'ai donc pas l'intention d'aborder ce sujet. 
     Nous n'avons pas non plus pour tâche de trouver les capitaux nécessaires à une industrie dont on connaît les énormes besoins dans ce domaine, mais les départements de Relations Publiques peuvent néanmoins jouer un rôle capital en créant un climat favorable à l'obtention de ces capitaux auprès des institutions financières ou du public. 
      Cette tâche comporte plusieurs volets. Le succès peut dépendre de la situation financière de nos entreprises, de l'évolution de leurs résultats au cours des années, des taux d'intérêt que nous offrons, etc. Mais un point très important reste la réputation de notre industrie. Il est indispensable que nous apparaissions sous un jour favorable pour l'ensemble de la collectivité  du point de vue  des services que nous fournissons, des créations d'emplois et des autres avantages économiques qui résultent de notre activité, et du souci que nous avons du bien-être de la population et de la qualité de son environnement. Une action de Relations Publiques bien conçue peut faciliter grandement la recherche des capitaux, et je fais appel à nos experts financiers pour qu'ils utilisent pleinement les ressources des Relations Publiques qui sont à leur disposition
     En dehors de cet aspect, quel doit être l'action des relations publiques dans la «Question nucléaire»? Ecoutons la suite du discours de Monsieur le Président: 

     «La résistance la plus importante que nous rencontrons lors de la réalisation de nos programmes est dirigée contre les centrales nucléaires, et nous devons nous demander pourquoi. 
     A mon avis, cette question comporte trois réponses:
     1. crainte injustifiée du public envers l'énergie nucléaire,

suite:
     2. opposition active, inspirée et soutenue par des gens qui cherchent à saper notre société, 
     3. souci compréhensible concernant le stockage des déchets radioactifs et l'éventualité de sabotages ou d'attaques de terroristes.
     Le premier point - la crainte injustifiée du public envers l'énergie nucléaire, pose essentiellement un problème de communication. Peut-être est-il nécessaire de disposer davantage de ressources en hommes et en argent pour faire correctement notre travail de Relations Publques. Sans doute faudra-t-il continuer à publier des tonnes d'imprimés et faire des campagnes publicitaires massives. Sans doute faudra-t-il aussi engager une action bien préparée et plus personnalisée pour communiquer avec différents groupes de  personnes - par exemple les universitaires, les hommes politiques sur le Plan local et gouvernemental, les groupes sociaux et professionnels, les étudiants, les organisations de consommateurs, les défenseurs de l'environnement, etc. Nos dirigeants doivent participer à cette action s'ils ne veulent pas être traités de gens inconsistants, mais au contraire faire reconnaître leurs qualités de prévoyance et d'honnêteté, ainsi que leur sens des responsabilités[6]
     Notre manière d'aborder les problèmes, au cours des prochaines années, doit devenir moins défensive, et il faut que nous présentions la situation sous une forme facilement compréhensible par le public. Un des problèmes qui se pose résulte du fait que nos adversaires ne sont pas tenus d'observer les règles du jeu. Leur arsenal comprend la demi-vérité, l'exagération et même le mensonge éclatant. Les mass-media ne sont pas toujours impartiaux. Il ne fait aucun doute que nous traversons une période de sensation, de conflit et de confrontation, de sorte que les mass-media, pour vendre des journaux ou attirer des auditeurs, doivent satisfaire à ce besoin. Notre tâche consiste à empêcher, grâce à l'honnêteté et à la franchise, que la «majorité silencieuse» ne soit éblouie par des boniments pseudo-humanitaires ou pseudo-écologiques, et à obtenir que ses attitudes reposent sur une compréhension totale des faits - ni propagande, ni lavage de cerveau - mais la vérité, et une vérité présentée de manière attrayante et bénéficiant de toute l'habileté d'expression et de la qualité de présentation graphique disponibles de nos jours. Tout cela exige du courage et des moyens - en particulier des ressources humaines. Nous ne manquons pas de courage, mais il faut renforcer nos moyens. 
     Il ne fait aucun doute que certains éléments subversifs noyautent les groupes qui s'opposent au développement de l'énergie nucléaire. La raison en est évidente. S'ils arrivent à miner notre économie en la faisant manquer d'énergie ou à la rendre plus vulnérable en augmentant sa dépendance envers les combustibles importés, alors ces groupes auront atteint un objectif politique. Toutefois, ils dépendent de la couverture que leur procurent d'autres groupes, et c'est sur ces derniers que nous devons faire porter notre action, en veillant à ce qu'ils reçoivent une information complète et objective. 
     Dans le domaine du stockage des déchets et de la crainte du sabotage et du terrorisme, les Relations Publiques ne peuvent qu'exposer les faits. C'est à d'autres, au sein de nos entreprises, qu'il appartient de mettre en œuvre des solutions et des moyens de protection de nature à résoudre ces problèmes. Lorsque ces solutions sont en place, les chargés de Relations Publiques peuvent faire état des résultats obtenus et gagner ainsi la confiance du public.
     Arrivés à ce point, qu'il me soit permis de souligner une nouvelle fois que ceux qui ont de telles responsabilités doivent aussi disposer des moyens nécessaires pour accomplir leur tâche. Actuellement, tout retard dans la mise en service d'une centrale nucléaire coûte des sommes énormes. Que ce soit au plan national ou au plan international, les ressources permettant de résoudre ces problèmes doivent être réunies. A long terme, cela ne pourra qu'être profitable à notre industrie.»

     Eh bé ... ! 
     Mais l'inquiétude règne malgré tout, témoin ce que M. Michel Hug, Directeur de l'Ëquipement d'EDF, écrivait dans le numéro d'avril-mai 78 de la Revue Générale du Nucléaire

     «L'inconnue principale qui subsiste, c'est l'acceptation publique de l'électronucléaire. A tous les techniciens que nous sommes, retranchés dans nos calculs, nos techniques, nos raisonnements, il est apparu à l'évidence que l'intérêt général rendait nécessaire un programme nucléaire important. Il est aujourd'hui non moins évident que tout cet appareil rationnel ne suffit pas à garantir l'acceptabilité publique. On pourrait même se demander dans quelle mesure il a contribué à rebuter les meilleures bonnes volontés.»


6. Voir à cc propos la Gazette numéro 17, page 11 (fin de l'annexe numéro 2).
p.6


     Que M. Hug se rassure, il a dans sa Direction des gens compétents qui travaillent sur la façon dont il faut aborder les problèmes:

Esquisse psychologique d'une contre-argumentation raisonnable sans être  "purement scientifique"


Sentiments antinucléaires 

1. La peur nucléaire: 
     - de la bombe, de la destruction (exemple: Hiroshima, Nagasaki) 
     - d'une troisième guerre mondiale déclenchée par prolifération atomique.
 
 

2. La peur des radiations invisibles, délétères.
 

3. L'idéalisme: 
     - défendre les «petits» contre les «gros» 
     - être responsable envers les générations futures (refuser les déchets nucléaires).
 

4. Bonne opinion de soi: 
     - satisfaction à être «en marge» contre «le système».

5. Patriotisme: 
     - refuser la «filière américaine».

6. Méfiance vis-à-vis:
     - de la science
          · qui peut conduire au bien comme au mal
          · qui peut se tromper; 
     - du Gouvernement qui défend les intérêts des «gros»;
     - des «entreprises capitalistes»;
     - d'EDF,
          · «monopole d'Etat» qui est «juge et partie»
          · qui ne considère que «son produit»: l'électricité.
 
 

7. De « hauts scientifiques» sont contre le nucléaire. 

Sentiments pronucléaires

1. La peur:
     - de la pénurie;
     - du manque d'énergie, de nourriture  (exemple: l'occupation);
     - du chômage (surtout des jeunes);
     - d'une troisième guerre mondiale déclenchée par suite d'un embargo sur l'énergie ou d'une situation intenable pour les pays sous-développés.
2. La radioactivité naturelle
     La radiocactivité médicale,
     La manipulation du compteur Geiger.
3. L'idéalisme:
     - défendre «l'intérêt public» contre les intérêts particuliers;
     - être responsable envers les générations futures: conserver les énergies fossiles pour de plus nobles usages et les pays sous-développés;
     - lutter contre la pollution chimique et celle des combustibles fossiles.
4. Bonne opinion de soi:
     - satisfaction d'être dans le vrai, d'être dans le sens de l'intérêt commun.

5. Patriotisme:
     - renforcer l'indépendance nationale en se dégageant du pétrole;
     - être pour Superphénix, technique 100% française et européenne.
6. Confiance vis-à-vis de la science:
     - donc, techniquement, elle est neutre et le problème est moral;
     - les progrès de la science en faveur de la condition humaine sont éclatants;
     - seule une science plus haute permet de juger la science scientifiquement;
     - comment expliquer le nucléaire dans les pays du Tiers-Monde ou dans les pays de l'Est?
     - histoire d'EDF: les grands barrages;
     - service public, contrôlé par le Gouvernement et le Parlement (EDF propose, le Gouvernement dispose);
     - qui est à la croisée des énergies:
          · EDF est un des plus gros consommateurs de charbon et de pétrole,
          · EDF-GDF vend aussi du gaz,
7. Il y a eu bien plus pour pour le nucléaire:
     - en dehors de sa spécialité, l'avis d'un savant n'est plus forcément scientifique;
     - il faut savoir si le savant parle en tant que savant, ou exprime un point de vue personnel.

p.7

     Est-ce dans cet esprit qu'avaient été faites les plaquettes d'information pour Bugey et Fessenheim en 1971?:
L'homme des savanes (?) était déjà soumis à la radioactivité naturelle. Sa durée de vie était de 15 ans:

L'homme moderne est toujours soumis à la même radioactivité naturelle; la radioactivité artificielle s'y ajoute, da durée de vie est de 70 ans:

image délibérément mal numérisée...
Qui pourrait sérieusement affirmer que l'espèce humaine a dégénéré?

     A moins que cela soit pour suivre les conseils de M. Timbal Duclaux, dans l'article déjà cité:
     «A côté de l'ingénieur «raisonnable et compétent qui fait solide», il est Împortant que les femmes soient bien représentées aussi bien dans l'industrie nucléaire que dans des équipes d'information nucléaire. L'aviation l'a compris avec les hôtesses de l'air dont le mythe positif contrebalance la peur de voler. «Moi, un homme raisonnable, j'ai peur de voler alors que cette "faible femme" n'a pas peur: j'ai l'air riducule» (D'autre part, pendant que le passager admire les charmes de l'hôtesse, il oublie de penser qu'il est à 1.000 m d'altitude)

    Après ces morceaux de bravoure, abordons un autre genre, celui de l'humour (volontaire?) de certains chantres de l'énergie nucléaire.
     A tout seigneur tout honneur, citons un extrait d'un article de M. Delouvrier: «Qui mangera les bombes?». Rappelons aux lecteurs de la Gazette que M. Delouvrier est Président d'EDF (voir n°10):
     «Le surgénérateur consomme tous les plutoniums: il est donc capable de transformer en électricité toutes les charges atomiques au plutonium, civiles ou militaires.
     Mais, dira-t-on, s'il en produit davantage la belle affaire: on se trouvera, même si c'est au bout de vingt ans, avec le double de plutonium, cet «odieux» que l'on voulait voir disparaître.
     Première réponse: si le surgénérateur réussit totalement, il rend la matière fissile pratiquement «inusable». Et la crainte de manquer d'énergie par épuisement de l'uranium perd toute raison d'être. L'humanité pourra attendre sans risque de pénurie le relais d'une autre source d'énergie, le soleil «inépuisable», et inépuisablement radioactif.
     Seconde réponse, que je me permets de considérer comme plus «intéressante» encore, car moins connue ou plus oubliée: le surgénérateur est bien mal nommé, car s'il est vrai qu'il peut «surgénérer» du plutonium, il peut aussi bien «sousgénérer» c'est-à-dire consommer plus de plutonium qu'il n'en produit. Il devient alors le « réacteur-poubelle» des déchets à longue vie, l'usine d'incinération des ordures «nucléaires», du moins des plus nocives de ces ordures. La centrale du type Phénix est la «croqueuse» de plutonium.
     Dans l'avenir, l'utilisation de ce type de réacteur comme surgénérateur ou comme sousgénérateur dépendra de l'évolution technologique en matière d'énergie:
     - Ou bien l'énergie solaire tarde à venir à prix raisonnables ou présente des inconvénients insoupçonnés aujourd'hui: les déchets civils et militaires à base de plutonium constitueront alors les premières charges des Superphénix fonctionnant en surgénération, et ainsi, fait étonnant, les déchets les plus dangereux de premières générations de centrales et l'essentiel du nucléaire militaire «désaffecté» constitueront un gisement remarquable d'énergie et donc une chance de paix atomique.
     - Ou bien, le solaire s'épanouit très vite (c'est-à-dire, 20 ans, au plus tôt) et les Superphénix fonctionnant comme usines d'incinération nucléaire rempliront leur office de nettoyage, tout en fournissant de l'électricité (comme les ordures ménagères parisiennes, mais combien plus!).
     Qui mangera les bombes?
     Si tout le monde veut bien admettre que c'est l'une des vocations du «surgénérateur», alors qu'ils soient civils ou militaires, la guerre des neutrons n'aura pas lieu»
p.8

     Voilà, stupéfiant de beauté logique, un esprit naïf aurait tendance à tenir le raisonnement suivant: 
     - si on a du plutonium, il est possible de faire une bombe, 
     - les surgénérateurs fabriquent du plutonium, 
     - pour «amortir» les études, il faut vendre du surgénérateur, 
     - donc: le surgénérateur, cela peut être des bombes partout. 
     Eh bien non, vous êtes dans l'erreur:
     - le surgénérateur, il faut du plutonium pour l'alimenter, 
     - les bombes sont au plutonium, 
     - donc faisons disparaître les bombes dans les surgénérateurs. 
     Il est pas beau ce paradoxe? 

     Continuons avec la nouvelle physique de Christian Guéry, «Le Figaro» (12.6.78) dans un article intitulé: «J'ai essayé de faire sauter "Superphénix"»: 
     « • Creys-Malville, 11 h 45. La centrale, qui tourne à plein régime, accueille son premier contingent de visiteurs. Pas de gauchistes dans le lot. Mais une quinzaine de personnes intéressées aux problèmes du nucléaire. Après un tour rapide des bâtiments, le groupe pénètre dans la salle de contrôle, véritable cerveau électronique de Superphénix. 
     C'est de là, explique un ingénieur, que partent les ordres permettant de conduire la centrale: pompes de circulation des fluides, contrôle du cœur radioactif, régulation des machines tournantes ... 
     • 12 h 13. La visite est terminée. 
     Tout le monde reflue lentement vers des bâtiments annexes, où leur sera servi un vin d'honneur. 
     Mais une personne s'attarde dans la salle de contrôle et s'approche du tableau de commande. Personne ne sait alors que ce visiteur, que rien ne distinguait en apparence des autres membres du groupe, souffre depuis deux mois d'une grave dépression nerveuse. Et qu'il a préparé un plan minutieux pour tout faire sauter. 
     • 12 h 13' 15". Tenant en respect avec un revolver les quelques techniciens encore présents, l'homme regarde minutieusement les cadrans qui doivent lui permettre de transformer Superphénix en bombe «A». 
     Sa décision est vite prise. Dans le cœur du réacteur, les ... 

     ah ! ah ! suspense et écoutez la suite: 

     ......barres de plutonium sont relevées, permettant ainsi les réactions nécessaires pour transformer l'uranium 238 naturel du pourtour de la cuve en uranium 235, fissile.» 
     Nous, bêtement, on croyait que:
     - le plutonium, c'était le combustible
     - l'uranium 238 se transformait en plutonium,

     eh bien, non. Continuons notre lecture:

     «Accélérer les processus dans ce chaudron du diable, c'est provoquer l'emballement du réacteur, augmenter les températures au-delà du point critique ... 

Le bouton rouge s'allume 
     • 12 h 13' 17". Le déséquilibré appuie sur le bouton blanc de forme rectangulaire, situé presque au centre du tableau et qui relève les barres. Et immédiatement, les chiffres orangés des cadrans commencent à défiler à toute allure. 
     • 12 h 13' 24". Première alarme stridente. La température du cœur a dépassé les normes admises. 
     Deux secondes plus tard, une deuxième puis une troisième alerte. Les uns après les autres les points névralgiques de la centrale sont soumis à des tensions anormales. 
     • 12 h 13' 32". Le bouton rouge, ce fameux bouton rouge, symbole du danger maximum - s'allume.

suite:
     Est-ce le signal de l'explosion? 
     En fait, à la grande surprise du déséquilibré, c'est l'échec complet de sa tentative. Superphénix s'est arrêté brutalement. Sans plus de dommages. Les barres de plutonium ont regagné leurs gaines, stoppant ainsi toutes les réactions

     Décidément, c'est bien cela. Le plutonium dans un surgénérateur conduit à l'arrêt de celui-ci. Mais alors, M. Delouvrier, votre théorie?...
     Toujours dans le domaine des curiosités, citons des larges extraits de l'éditorial du numéro 294 (Mai 1977) de la Revue de l'Énergie. L'auteur est l'éditorialiste habituel de cette revue, fort intéressante par ailleurs, et se nomme François Gihel*: 

«Quelques questions à propos de la "non-prolifération" 
     Irrationnel tant qu'on voudra, mais le fait est là: dans l'esprit du public, le concept de nucléaire est inséparable de l'idée de bombe. La contestation s'en nourrit, qui compte bien obtenir - et obtient fréquemment en effet - d'une opinion apeurée des réactions, exploitables à diverses fins, que lui refuserait évidemment une collectivité de citoyens sereinement informée. Et c'est bien pourquoi ceux qui sont attachés au développement harmonieux de nos sociétés doivent premièrement, calmement, fortement, clairement, inlassablement, informer le public sur ce qui se fait dans ce domaine, et aussi sur ce qui pourrait se faire, sur ce que cela coûte, coûtera ou coûterait, rapporte, rapportera ou rapporterait. Faire la lumière est le meilleur moyen d'exorciser les démons et de déjouer les manœuvres. 
     Le propre d'une bombe est d'exploser. C'est apparemment en partant de cette constatation irréfutable que les détracteurs de l'atome ont d'abord cherché à accréditer une première sottise: tout ce qui est installation nucléaire, et plus spécialement les réacteurs de centrales, représente un danger potentiel d'explosion aux conséquences épouvantables (voir Hiroshima). L'argument, bien sûr, a fait... long feu. Il n'était en effet pas bien difficile de montrer que la transformation, spontanée ou provoquée, d'un réacteur en bombe était à peu près aussi commode à réaliser que celle d'un poële à mazout ou d'un moteur de voiture en lance-flammes apte aux combats de rues. 
     Mais, outre ses effets mécaniques et thermiques, une explosion atomique dégage, en raison de la nature de l'explosif, une grande quantité de radiations dangereuses. Or combustibles et explosifs nucléaires sont, évidemment, de même nature et la fabrication des premiers, leur manipulation, leur retraitement, ainsi que les déchets laissés par leur utilisation présentent, pour ceux qui y procèdent comme pour les populations voisines, de graves dangers d'exposition à ces mêmes radiations, avec toutes les conséquences que l'on peut imaginer. Ce deuxième thème a été, on le sait, largement exploité. Il l'est encore à l'envi, et le ressac de cette argumentation ne s'atténuera sans doute que très progressivement, à mesure que l'évidence s'imposera qu'en fait, et en raison des précautions prises, le confinement des radiations dans les installations nucléaires de toutes sortes est si convenablement assuré que leurs ém issions sont tout à fait négligeables. Il y faudra vraisemblablement encore pas mal d'années d'expérience vécue par un nombre croissant de gens. 
     Mais encore (on n'ose pas écrire «enfin»), puisque combustibles et explosifs nucléaires sont de même nature, qui dispose des premiers peut s'en servir pour fabriquer les seconds et avoir des bombes. Le vol de combustibles nucléaires par des commandos terroristes, et surtout l'utilisation à des fins militaires de ces combustibles par des puissances actuellement non dotées de l'arme nucléaire sont donc à redouter. L'humanité ne doit absolument pas courir un tel risque. Tel est le troisième thème de la contestation, le plus récemment apparu (il a pris toute sa vigueur lorsque l'Inde a réalisé, à partir d'uranium canadien, une explosion nucléaire souterraine), le plus souvent avancé aujourd'hui, le plus sérieux peut-être. Il agite les gouvernements. Mais surtout il pose une série de problèmes moraux, politiques et économiques qui, indubitablement, méritent réflexion. Nous voudrions aujourd'hui en aborder quelques-uns. 



*Pseudonyme.
p.9

     En pareille circonstance, il est à la fois primordial et aventuré d'apprécier le risque couru, puisqu'en bonne logique, cette appréciation commandera ensuite le choix et l'ampleur des moyens mis en œuvre pour l'écarter, mais qu'en raison de l'énormité de l'enjeu et de la diversité des scénarios possibles, toute supputation à ce sujet doit, pour pouvoir prétendre à quelque signification, se fonder sur une analyse complexe et complète dont, à supposer qu'elle ait été conduite - ce qui n'est pas démontré - les résultats n'ont, à notre connaissance, jamais été publiés. Et ce n'est pas un seul homme, dans le cadre d'un simple article, qui peut combler une lacune aussi considérable. Nous bornerons donc notre propos à la formulation de quelques remarques, le plus souvent en forme de questions. 
     L'arme nucléaire est incontestablement une arme terrible. Toutefois, la triste expérience qu'en a faite l'humanité il y a trente ans ne fournit de ses effets qu'une image infirme. D'abord parce qu'il s'agissait en l'occurrence d'engins expérimentaux et de (relativement) faible puissance. On sait bien entendu faire «beaucoup mieux» aujourd'hui, tout en devinant que - heureusement - la nocivité des effets doit croître comme la racine carrée (ou cubique 7 ou énième?) de la puissance des engins, car on est assurément là dans le domaine des rendements décroissants.
     Mais, pour rester sur le terrain solide des observations, on notera que les effets des bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki ont été, sans plus (!), très comparables à ceux du bombardement «classique» de Dresden. Dans les trois cas, il y eut entre cent et cent cinquante mille morts ... Pour rien. Plus important encore, il ne semble pas - mais est-on bien informé? - qu'après une génération, on ait pu mettre en évidence, parmi la descendance de la population des deux villes japonaises martyrisées, un taux significativement supérieur à celui constaté ailleurs au Japon d'anomalies congénitales. A la vérité, on comprend mal que sur un point aussi essentiel, un effort exceptionnel de diffusion de l'information n'ait pas été fait, notamment par les organisations internationales compétentes. Des enquêtes, des rapports, ont sûrement été effectués. Où sont les conclusions? Quelles sont-elles?»

     Ce texte est d'une rare beauté et il nous semblerait sacrilège de le commenter. 

     Puisque, de près ou de loin, nous sommes sur le sujet du plutonium, nous recommandons aux esprits curieux de prendre connaissance du tableau suivant qui est assez rassurant sur la toxicité surfaite de cet élément:

p.10
Comparaison entre la toxicité du Plutonium[1] formé dans les réacteurs et celle de certaines autres substances
Toxine ou poison Dose mortelle (mg) Délai avant décès
Ingéré (avalé)
Spores de la maladie du charbon
Toxine botulique
Arséniate de plomb
Cyanure de potassium
Plutonium provenant de réacteur
Caféine

moins de 0,0001
moins de 0,001
100
700
1.150
14.000

 

de plusieurs heures à plusieurs jours

plus de 15 ans
quelques jours

Injecté
Venin de serpent à sonnettes
Cobra royal
Plutonium provenant de réacteur
Serpent crotale

0.005
0,02
0,078
0,14

de plusieurs heures à plusieurs jours

plus de 15 ans
de plusieurs heures à plusieurs jours

Inhalé
Plutonium provenant de réacteur[3]
Plutonium provenant de réacteur[3]
Gaz incapacitant (Sarin)
Plutonium provenant de réacteur[3]
Plutonium provenant de réacteur[3]
Benzopyrène (1 paquet de cigarettes par jour pendant 30 ans)

0,26
0,7
1
1,9
12

16


plus de 15 ans
3 ans
quelques heures
1 an
60 jours

plus de 30 ans

Toxine ou poison Concentration mortelle[2]
(mg/m3)
Délai avant décès
Quantités contenues dans l'air aspiré
Plutonium provenant de réacteur
Plutonium provenant de réacteur
Vapeurs de cadmium
Vapeurs de mercure
Phosgène

0,026
1,3
10
30
65

plus de 15 ans
60 jours
quelques heures
quelques heures
quelques heures
1. Mélange d'isotopes de plutonium et d'oxyde de plutonium (cinq fois plus dangereux que le plutonium 239).
2. Pour une exposition de 4 h.
3. Exposition à différents niveaux.

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