Transition énergétique (en toc ?) en France

Afin de tenter de limiter le réchauffement climatique, la Commission Européenne a lancé un plan d’action visant à financer la croissance durable. La principale mesure est la création de la « taxonomie européenne » qui encadre les investissements dits « vert » ou « durable ».

L’entreprise EDF, super endettée, tente de verdir son activité en vantant le bilan carbone de son parc nucléaire afin de bénéficier des marchés financiers en faveur des EnR. Elle est accompagnée par quelques pays d’Europe de l’est dans cette démarche "écolo". Les lobbyistes du gaz sont également à l’action afin de bénéficier de la « taxonomie verte ». Deux articles en pages 25 et 26 vous montreront comment les lobbies passent outre la science.

La très orthodoxe Agence internationale de l’énergie (AIE) et le Réseau de transport d’énergie (RTE – détenu à 50,1% par EDF, 29,9% par la Caisse des dépôts et 20% par CNP Assurance), qui ne sont pas incompétents en matière d’énergie, ont publié en janvier de cette année une « études sur les conditions d’un système électrique à forte part d’énergie renouvelables en France à l’horizon 2050 ».

Communiqué de presse commun RTE/AIE
27 janvier 2021

« Alors que la France et un nombre croissant de pays dans le monde se fixent des objectifs ambitieux pour atteindre la neutralité carbone, les énergies renouvelables variables comme l'énergie éolienne et solaire devraient devenir les principaux éléments constitutifs des systèmes électriques du monde entier. Dans un rapport commun, commandité par le ministère de la Transition écologique fin 2019, RTE (Réseau de Transport d’Électricité) et l’AIE (Agence Internationale de l’Énergie) décrivent quatre conditions strictes et cumulatives que les politiques publiques doivent prendre en compte si elles devaient s’orienter vers un mix électrique à forte proportion d’énergies renouvelables à l’horizon 2050.

Ce nouveau rapport, "Conditions et prérequis en matière de faisabilité technique pour un système électrique avec une forte proportion d’énergies renouvelables à l’horizon 2050", met en avant quatre ensembles de conditions techniques strictes, qui devront être remplies pour permettre, avec une sécurité d’approvisionnement assurée, l’intégration d’une proportion très élevée d’énergies renouvelables variables dans un système électrique de grande échelle, comme celui de la France :

  1. Même si elles doivent encore faire l'objet d'une démonstration à grande échelle, il existe un consensus scientifique sur l’existence de solutions technologiques permettant de maintenir la stabilité du système électrique sans production conventionnelle. Des difficultés spécifiques pourraient concerner les systèmes comportant une part importante de photovoltaïque distribué pour lesquels il est nécessaire de poursuivre l'évaluation des impacts sur le réseau de distribution et la sûreté du système électrique.

  2. La sécurité d’alimentation en électricité (adéquation des ressources) — la capacité d'un système électrique à approvisionner la consommation en permanence — peut être garantie, même dans un système reposant en majorité sur des énergies à profil de production variable comme l’éolien et le photovoltaïque, si les sources de flexibilité sont développées de manière importante, notamment le pilotage de la demande, le stockage à grande échelle, les centrales de pointe, et avec des réseaux de transport d’interconnexion transfrontalière bien développés. La maturité, la disponibilité et le coût de ces flexibilités doivent être pris en compte dans les choix publics.

  3. Le dimensionnement des réserves opérationnelles et le cadre réglementaire définissant les responsabilités d'équilibrage et la constitution des réserves opérationnelles devront être sensiblement révisés, et les méthodes de prévision de la production renouvelable variable continuellement améliorées.

  4. Des efforts substantiels devront être consacrés au développement des réseaux d’électricité à compter de 2030, tant au niveau du transport que de la distribution. Cela nécessite une forte anticipation et un engagement public en matière de planification à long terme, d'évaluation des coûts et de concertation avec les citoyens pour favoriser l’acceptation des nouvelles infrastructures. Ces efforts peuvent néanmoins être partiellement intégrés au renouvellement des actifs de réseaux vieillissants.

Xavier Piechaczyk, Président du Directoire : "La France s’est engagée dans la neutralité carbone pour 2050. Tous les scenarios nationaux envisagent à cette échéance davantage d’électricité décarbonée et des volumes importants d’ENR. Pour se diriger vers un mix à très fortes parts d'EnR variables, bien qu'il n'y ait aucune barrière technique infranchissable a priori, il faut regarder les faits scientifiques, techniques et industriels : il reste beaucoup de sujets à résoudre. Le rapport suggère une méthode et des feuilles de route pour traiter ces enjeux."

Fatih Birol, Directeur Exécutif de l’Agence Internationale de l'Énergie : "De nombreux gouvernements à travers le monde prennent des engagements de neutralité carbone, notamment l'Union Européenne, le Japon, le Royaume-Uni et bientôt les États-Unis et la Chine. Du fait de ses atouts, la France peut être un champion de toutes les énergies bas carbone et jouer un rôle de pionnier pour construire le système énergétique de demain. Si nous voulons atteindre ces objectifs, augmenter la part de l’électricité et des énergies renouvelables sera essentiel, y compris en France, où le solaire et l'éolien représentent aujourd'hui environ 10% du mix électrique et où il y a une énorme marge d'amélioration."

La publication de cette étude marque une étape importante, qui s’insère dans un programme de travail plus vaste visant à élaborer et à comparer des scénarios de transformation à long terme du système électrique pour atteindre la neutralité carbone en 2050. A l’issue de plus d’un an de concertation, ayant conduit à organiser trente réunions thématiques mobilisant plus de cent organismes et institutions, RTE ouvre le 27 janvier 2021 une consultation publique récapitulant le cadrage et les hypothèses de ces futurs scénarios :

  • La consultation est organisée autour de huit scénarios d’études, distingués selon deux familles (avec ou sans nouveau programme électronucléaire), et qui conduisent à une part des énergies renouvelables comprise entre 50 et 100% en 2050 ;

  • Des approfondissements spécifiques sont proposés sur la production d’hydrogène, les perspectives de réindustrialisation et le rôle de la sobriété énergétique ;

  • Les scénarios sont étudiés selon une même grille d’analyse : la faisabilité technique, le coût économique, l’empreinte environnementale, et l’impact sur les modes de vie.

Le rapport issu de ces travaux sera présenté à l’automne 2021 » [51].

Commentaire GSIEN : l'intermittence, si tant est qu'RTE et l'AIE entendent ainsi le sens de l’adjectif variable, est certes différente sur le plan de la temporalité L’intermittence est partagée par le nucléaire comme par les EnR. Pour le solaire cette intermittence est quotidienne, pour l'éolien elle est soumise à la météorologie, pour les énergies marines à la conjugaison des effets des attractions lunaire et solaire. Dans le cas nucléaire elle est soumise aux nécessités de maintenance et de rechargement de la source ainsi qu'aux aléas relatifs à la sûreté des installations. Rappelons-nous de l’arrêt de 12 réacteurs demandé par l'ASN à la veille de l'hiver 2016-2017 suite à la découverte de falsifications dans les dossiers « qualification sûreté » de certaines pièces employées sur ces réacteurs.

Le communiqué de presse RTE/AIE avait fait un peu tousser chez EDF, Révolution énergétique nous le raconte en page 27. Un tel objectif de système électrique 100% EnR « sans production convention-nelle », c’est-à-dire sans combustible fossile (et nu-cléaire), pourrait s’avérer compliqué à atteindre s’il n’y a pas un réel élan dans ce sens, sans arrière-pensée comme la construction de six nouveaux réacteurs (dans l’immédiat) tout en gardant comme but de construire un parc de Réacteurs à neutrons rapides (RNR). Même l’académie des sciences y est allée de son prêchi-prêcha en faveur de l’atome sous toutes ses formes dans un avis publié en juillet sans même attendre les conclusions du rapport de l’étude RTE/AIE.

Suite à la consultation du public, RTE a publié un bilan des mix énergétiques envisageables à l’horizon de 2050 pour une « consommation d’électricité dans la trajectoire de réfé-rence » de l’ordre de « 645 TWh (y compris la production d’hydrogène) » [52], à comparer avec la consommation de « 473 TWh » en 2019 [53].

L’ensemble des scénarii étudiés par RTE se trouve ci-contre.

A propos de l’hydrogène qui pourrait servir de carburant aux véhicules à moteur thermique, il est a noter qu’elle n’est qu’un transfert de support d’énergie : il faut beaucoup d’électricité (électrolyse) pour la produire. Selon l’ADEME, « le rendement énergétique global du vecteur hydrogène appliqué à la mobilité - rendement global du « puits à la roue » - est de l’ordre de 20% si l’hydrogène est produit à partir d’une source renouvelable. Il est du même ordre de grandeur que celui des véhicules thermiques (de 10 à 30% selon les types d’usage) mais nettement inférieur à celui des véhicules électriques à batterie seule (de l’ordre de 30% à partir de l’électricité réseau et supérieur à 70% à partir d’une source électrique renouvelable) » [54].

Où il y a de l’hydrogène, il n’y a pas forcement du plaisir, dixit la vox populi...


Source RTE
https://assets.rte-france.com/prod/public/2021-06/BP50_Resume executif.pdf

Un village australien a « atteint le Graal de l’énergie renouvelable » en étant alimenté exclusivement (100%) par l’énergie solaire lors d’un essai, sans problème de stabilité du réseau électrique : « Lors de la récente démonstration fin mai 2021, la ville était desservie exclusivement pendant 80 minutes par une puissance d’environ 700 kW de photovoltaïque d’origine domestique provenant de plus de 260 clients et 600 kW de photovoltaïque fournis par le service public, le tout avec un appoint batterie. Le contrôleur du micro-réseau, en coordination avec le contrôleur de la ligne électrique de la station, a géré les transitions en douceur, garantissant une fréquence et une tension en régime permanent. (...) La ville n’a pas eu besoin de puiser son électricité dans sa centrale au gaz, et il n’y a pas non plus d’hydroélectricité dans la région. Une telle approche pourrait être appliquée n’importe où dans le monde, y compris en Europe de l’ouest, pour aller vers le 100 % renouvelable » [55].

Au GSIEN, nous avons choisi d’arroser cette nouvelle historique !

(Crédit photo : vandb.fr)

Un exemple à suivre ? « Le parlement autrichien a voté récemment la nouvelle loi sur le développement des énergies renouvelables dans le pays. Celle-ci fixe un objectif de production d’électricité 100 % renouvelable d’ici 2030 » [56].

Nous aborderons la notion de « l’intermittence » attribuée à l’énergie éolienne avec un article de Joël Guerry du GSIEN qui nous montrera, avec l’exemple des réacteurs du Bugey, que l’intermittence du nucléaire est bien une réalité (article page 29). Avec les arrêts de longue durée qu’ont connu les réacteurs de Flamanville 1 (19 mois), de Flamanville 2 (23 mois) et de Paluel 2 (28 mois), personne ne viendra contredire cette affirmation. Et on voit mal comment un parc éolien ou un ensemble de panneaux solaires pourraient arrêter leur production d’électricité pendant deux ou trois années, à part en faisant trainer les opérations de maintenance, par exemple.

Un mot sur les économies d’énergie qui font partie intégrante de la transition énergétique. On ne peut nier les efforts des gouvernements successifs en faveur des économies d’énergie comme par exemple "l’isolation à 1€", le "coup de pouce économies d’énergie" ou les "Certificats d’économies d’énergie" (CCE) [voir ci-dessus]. Pour ces derniers, Corinne Lepage et ses associés considèrent qu’ils « sont probablement l’outil le plus important aujourd’hui pour aider à atteindre l’objectif de la réduction des émissions de gaz à effet de serre ». Le décret du 3 juin 2021 (n° 2021-712) est décortiqué par l’équipe Lepage : « Le décret définit les objectifs d’économies d’énergie par type d’énergie. Ces obligations sont déterminées en fonction du niveau d’obligation globale d’économies d’énergie sur les 4 ans de cette cinquième période [du 1er janvier 2022 au 31 décembre 2025], niveau fixé à 2 400 TWh cumac (R.221-3 du code de l’énergie). Pour mémoire, l’objectif d’économies d’énergie pour la quatrième période [2018-2021] avait été fixé à 1 600 TWh cumac » [57] (cumac pour cumulé et actualisé).