«Il faut un choc salutaire»
Par Pascal Canfin (Alternatives économiques) et Laure
Noualhat
A la place du ministre de l’Ecologie, quelles
politiques mettriez-vous en place?
Le rôle de l’intellectuel n’est pas
de définir des politiques, mais de lancer des idées. Ce qui
frappe dans les débats du Grenelle, c’est que le diagnostic de l’impasse
dans laquelle nous sommes est partagé. Mais on n’analyse pas pourquoi
nous allons droit dans le mur. Ce n’est pas la croissance le problème
en soi - on ne peut pas être contre la croissance de la qualité
de l’air, de l’eau, des espaces verts, de la facilité des transports…
- mais le fait que nous vivons dans une société qui a pour
seul objectif la croissance pour la croissance. Il faut décoloniser
l’imaginaire, pas seulement trouver des mesurettes pour faire en sorte
de prolonger la croissance.
S’il en sortait un moratoire sur les autoroutes
et les OGM ou un contrôle des publicités, le Grenelle serait-il
un succès?
Absolument. J’ai lu la plate-forme de coordination
des ONG, et je m’y retrouve. Mais je doute que ce programme soit accepté.
Comment peut-il être compatible avec la volonté de réaliser
un taux de croissance de 3% par an? Il y a une vraie contradiction entre,
par exemple, le moratoire sur les autoroutes et les projets européens
- de grosses infrastructures de transport: autoroutes, tunnels, TGV…
Vous évoquez la décolonisation
de l’imaginaire… Comment se dépollue-t-on la tête?
Ce n’est pas en disant aux gens «travaillez
plus pour gagner plus» mais plutôt «travaillez
moins pour vivre mieux». Il faut ralentir le rythme, la
production, la consommation et prendre le temps. De vivre. C’est délirant
de proposer à des gens stressés, malades de leur travail,
de faire toujours plus. La décolonisation de l’imaginaire consiste
à changer les fondamentaux sur lesquels repose notre société
de croissance. A bousculer ce qui prend racine dans la grande mutation
qu’a connue l’Occident entre le XVIe et le XVIIIe siècle et que
certains appellent la mise sur orbite du mode de production capitaliste. |
Comment construire un consensus social
démocratique pour aller vers une société de décroissance?
Le consensus ne va pas tomber du ciel,
nous sommes toxico-dépendants de la croissance et de la société
de consommation. Or, dans une dépendance, il y a deux acteurs: les
drogueurs et les drogués. Les premiers sont les plus gros pollueurs
de la planète: Monsanto, Novartis, Total, Areva, Nestlé,
etc. Et les drogués, ce sont nous. Nous sommes plus enclins à
fréquenter notre dealer pour avoir notre dose quotidienne plutôt
que d’entreprendre une cure de désintoxication. Avec la crise écologique,
il y a urgence. Il ne faut pas changer uniquement à cause de l’urgence,
mais comprendre que nous vivrions mieux autrement. Déjà,
dans les années 70, des théoriciens tels Ivan Illitch ou
André Gorz nous y invitaient. Ils ont prêché dans le
désert mais ils avaient raison. Leur message était inaudible
car la catastrophe semblait si lointaine…
La croissance verte serait-elle la drogue
de substitution pour la désintoxication?
On ne peut pas atterrir en douceur. Il
faut un choc salutaire. Le coup de l’autre croissance, on nous l’a déjà
fait. Depuis les débuts de l’ère industrielle, ça
a pris toutes sortes de formes: l’opposition croissance-développement,
un autre développement, une autre croissance. En 1972, le président
de la Commission européenne disait «il faut entrer dans
une croissance négative». Le collège des commissaires
s’est accordé sur une «autre» croissance. C’était
il y a trente ans.
C’est une thérapie de choc,
une désintoxication sans produit de substitution. Pas très
mobilisateur…
L’objectif est un changement radical :
la remise en question de la base imaginaire de l’Occident qui consiste
à croire que l’homme est maître et dominateur de la nature.
Ce que les Grecs appelaient lubris , la démesure, est incorporé
dans notre système. Pour passer de la société actuelle
à une démocratie écologique, une société
autonome, éco-compatible, soutenable, on doit imaginer des transitions.
Mais il ne s’agit pas de rendre compatible ce qui ne l’est pas, comme le
fait le Grenelle, à savoir le développement et la survie
de la biosphère.
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