CONTROVERSES NUCLEAIRES !
ACTUALITE NUCLEAIRE
2009
mai
Le futur d'AREVA...
Anne Lauvergeon lie son avenir à celui d'Areva
ADIT, http://www.challenges.fr/

     La championne du nucléaire a des problèmes d'argent... et son conseil recale son plan de financement. L'Elysée la presse de trouver un partenaire. Elle entend le choisir.

     Le 5 février, Anne Lauvergeon, patronne d'Areva, fait grise mine. Siemens, son partenaire allemand, vient de lui filer entre les doigts, la laissant dans l'obligation de racheter ses parts pour 2 milliards d'euros. Comble de malchance, l'ex-partenaire révèle que TVO, le commanditaire de l'EPR finlandais, réclame 2,4 milliards de pénalités à cause des retards du chantier.
     Le 6 février, changement radical. Nicolas Sarkozy visite le chantier de l'EPR de Flamanville. Anne Lauvergeon l'accompagne, tout comme les autres sommités du monde de l'énergie français: Pierre Gadonneix , patron d'EDF, Patrick Kron, PDG d'Alstom, et son premier actionnaire Martin Bouygues.
     Devant ces derniers, qui ont Areva en ligne de mire, le président souhaite que le dossier de l'avenir du groupe - l'Etat en contrôle 94% - «aboutisse rapidement» . Et ajoute qu'Areva «est l'exemple même, dans le nucléaire, de la réussite. Tous ses concurrents imitent son modèle intégré, qui part de la mine d'uranium, passe par la fabrication du combustible, la construction et l'entretien des réacteurs, et termine par le traitement et le recyclage des déchets». Phrase magique qui encense la stratégie défendue bec et ongles par Anne Lauvergeon depuis la création de son groupe en 2001! Requinquée, elle prépare la contre-attaque.
     Son souhait le plus cher est de rester indépendante. Seulement, outre Siemens et les pénalités de son EPR finlandais, elle doit trouver 11 milliards € pour financer son programme d'investissements d'ici à 2012. Or, en 2009, Areva n'a pas les moyens de ses ambitions. A tel point que le conseil de surveillance a refusé de voter son plan de financement. Du jamais-vu !
D'où la course à l'argent. Une ouverture du capital apporterait les milliards dont Anne Lauvergeon a besoin. Hélas, actuellement, le groupe ne serait pas estimé à sa juste valeur (il valait deux fois plus cher il y a un an). Impossible donc à mettre en oeuvre. Profiter de la manne du Fonds stratégique industriel? A la Caisse des dépôts, qui en a la tutelle, le dossier Areva n'avance pas. Le groupe garde une capacité d'endettement, mais seulement pour quelques centaines de millions, vu l'état des marchés. Alors que faire? Maigrir? Grossir? S'unir?

Cessions, acquisition...
     La voie la plus simple consisterait à se défaire d'actifs non stratégiques. Mais les participations qui sont immédiatement cessibles - dans Safran, Total, GDF Suez - se limitent à 1,5 milliard €, selon une étude de Natixis. Il y a aussi T&D, la filiale d'Areva dans les équipements pour la transmission et la distribution d'électricité, qui n'est pas spécialisée dans le nucléaire. Mais la céder, c'est se priver de près de 30% du résultat opérationnel!
     Areva avait plutôt imaginé un chemin inverse : grossir. Sur une idée d'Alain Minc, devenu conseil d'Anne Lauvergeon, un rapprochement avec le parapétrolier français Technip avait été mis sur la table. Pour le groupe nucléaire, il présentait trois avantages: il l'arrimait à une entreprise dotée d'une poche profonde; il se ménageait une aide puissante dans les projets miniers; et il se renforçait en ingénieurs capables de mener à bien des projets complexes. Mais ce montage, les dirigeants de Technip, les pouvoirs publics et même le conseil de surveillance d'Areva l'ont refusé catégoriquement en janvier dernier. Motif: aucune synergie de fond entre les deux groupes, au-delà des trois arguments d'opportunité.

... ou union?
     C'est dans ce climat que ressurgit le projet Alstom. L'entreprise dirigée par Patrick Kron souhaite depuis longtemps une fusion avec Areva. Jusqu'ici, la présence de Siemens, son concurrent direct, interdisait tout rapprochement. Aujourd'hui, il n'y a plus d'obstacle... sinon Anne Lauvergeon, qui a promis qu'elle démissionnerait en cas de mariage forcé. Au sein du conseil de surveillance, l'opposition n'est pas aussi absolue.

(suite)
suite:
     Certains y voient un avantage: la nouvelle entité atteindrait une masse critique (près de 25 milliards de capitalisation); cela lui permettrait de cesser d'être un nain financier en face des énormes conglomérats nucléaires qui se constituent partout dans le monde (Toshiba-Westinghouse, Siemens-Rosatom...).
     Et puis, il y a les expédients: Total, déjà actionnaire à hauteur de 1,02%, pourrait grimper à 5%. Ou GDF Suez, qui finance à hauteur de 5% l'usine Georges Besse II, pourrait monter dans le capital. Officiellement, ni l'un ni l'autre ne sont intéressés. Mais l'Etat pourrait subordonner leur participation dans le nouvel EPR de Penly à une entrée dans le capital d'Areva. La solution idéale pour Anne Lauvergeon et sa stratégie de «célibattante». Mais provisoire.

Anne Lauvergeon, la reine de l'atome
     Capitalisation d'Areva: 11,5 milliards €. La patronne d'Areva est sous le choc du départ brutal de Siemens, son partenaire dans Areva NP, la filiale réacteur du groupe qui a mis au point les EPR. Elle doit trouver d'urgence comment financer son programme de 11 milliards d'investissements. Elle refuse oute alliance qui aboutirait au dépeçage du groupe qu'elle a créé en 2001 en fusionnant Cogema (enrichissement et retraitement de l'uranium) et Framatome. Son modèle, c'est Nespresso: vendre les centrales à bon marché et se rattraper sur le prix du combustible.
 
Patrick Kron, le prédateur
Capitalisation d'Alstom: 11 milliards €. Ennemi juré d'Anne Lauvergeon, le PDG d'Alstom est en embuscade depuis longtemps. Il n'a jamais digéré que son rival Siemens fournisse à sa place les turbines de l'EPR de Finlande. En se mariant avec Areva, il compte bien récupérer T&D, la filiale transmission et distribution, dont il a dû se séparer en 2002 et qui s'avère très rentable. Il dispose d'alliés au sein du conseil de surveillance d'Areva; quant à Anne Lauvergeon, elle démissionnerait si sa belle construction était fusionnée.
 
Christophe de Margerie, le chevalier blanc
Capitalisation de Total: 94 milliards €. - Le directeur général de Total souhaite se diversifier dans le nucléaire pour devenir un acteur global de l'énergie. Dès 2008, il s'est associé à GDF Suez et à Areva pour la construction de deux EPR dans le golfe Persique. Plus récemment, il s'est déclaré intéressé par le deuxième EPR de Penly où il est prêt à prendre «une participation à deux chiffres». Anne Lauvergeon aimerait bien qu'en échange le gouvernement l'incite à donner un petit coup de pouce financier à Areva en augmentant sa part dans le capital.
 
Gérard Mestrallet, le discret allié
Capitalisation de GDF Suez: 59 milliards €. - GDF Suez est déjà un opérateur nucléaire important avec sept centrales en Belgique. Il lui manque une vraie compétence technologique. Gérard Mestrallet, le PDG, rêve de l'acquérir en participant à la construction de l'EPR de Penly. Anne Lauvergeon aimerait qu'il participe plus activement à ses investissements, au risque de se rapprocher d'un de ses clients. L'Elysée pourrait appuyer discrètement Areva en échange d'une part significative dans l'EPR de Penly ou dans un éventuel troisième site. Donnant, donnant.
 
Pierre Gadonneix, le client incontournable
Capitalisation d'EDF: 57,4 milliards €. Anne Lauvergeon ne peut pas se passer du premier client de l'usine de la Hague. Elle vient en outre de signer avec EDF un contrat de fourniture d'uranium pour les vingt prochaines années. Entre eux, la hache de guerre est enterrée: Pierre Gadonneix a cessé de tempêter contre les prix de son fournisseur et de guigner le rachat de la partie combustible. Anne Lauvergeon souhaite toutefois diversifier ses clients et ne manque jamais de rappeler qu'EDF ne représente qu'un quart de ses ventes.

Paul Loubière